Briser les tabous autour du clito… et plus, si affinités!

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Un article publié par le collectif Hexen (Sophie Chartier, Marie-Pier Frappier, Nadia Koromyslova) et publié en mai 2018 sur Medium.com

Nous publions ici un échange réalisé en décembre 2017 avec Magaly de SEX ED+, qui se décrit comme une «feminist pain in the butt, drama-couine à paillettes et visionneuse compulsive de documentaires animaliers. Enthousiast clitoris maker.» Nous trouvions ses réponses pertinentes et avions envie de les partager avec vous dans leur intégralité. Bonne lecture!

Pourquoi avez-vous fondé Clito Curious?

Le projet Clito Curious, devenu récemment SEX ED+ est parti d’un intérêt combiné pour le bricolage et la santé sexuelle. Professionnellement, je viens du milieu de la défense de la santé et des droits sexuels et reproductifs. Je suis donc très au fait de l’actualité dans ce domaine. Lorsqu’une chercheuse Française, Odile Fillod, a rendu disponible la première version de clitoris 3D en 2016, on a investi le Fab Lab du Pec avec quelques amies pour imprimer notre propre modèle. C’était la première rencontre avec une imprimante 3D et les Fab Labs et on peut dire que ça a été un coup de foudre! C’est une communauté fantastique pour imaginer des projets et taponner jusqu’à ce qu’on arrive à les réaliser.

Dans une entrevue qu’elle a donnée pour un magazine, Odile a mentionné qu’il serait intéressant de développer un modèle de clitoris souple, qui pourrait s’intégrer dans des structures anatomiques et serait plus adapté pour un contexte d’éducation. Il a suffit de ça pour mettre en branle le projet. Pourquoi ne pas apprendre le moulage et créer un prototype de clitoris en silicone? Un professionnel des effets spéciaux cinéma m’a gracieusement aidée et au bout d’une semaine de travail, on a réussi à sortir un premier prototype.

Connaissez-vous l’altergynéco et qu’est-ce que cette pratique englobe selon vous?

J’avoue que c’est la première fois que j’entends le terme « altergyneco ». J’imagine que cela fait référence à la gynécologie pratiquée en dehors du contexte biomédical? Si c’est le cas, l’appellation « alter » est un peu problématique, car elle renvoie toutes les connaissances et les soins qui ne sont pas strictement médicaux (au sens occidental du terme) à une pratique « alternative ». Or, les connaissances liées à la santé sexuelle et reproductive sont bien antérieures à l’avènement de la gynécologie occidentale, et ont perduré. Dans l’Égypte ancienne par exemple, on utilisait déjà le stérilet, enfin, sous une autre forme, mais le principe était connu. Encore aujourd’hui beaucoup de personnes soignent les maux du quotidien comme une infection vaginale avec des plantes ou des produits naturels ( quand on sait combien il est difficile d’accéder à un.e médecin, ça peut valoir la peine d’être autonome!). D’autres choisissent des méthodes contraceptives basées sur l’observation du cycle, d’autres font le choix d’accoucher à la maison, avec ou sans sage-femme. Ce n’est pas pour dire que c’est mieux ou moins bien, mais ça existe, il y a une cohabitation des savoirs et des pratiques qui permet de choisir ce qui est le mieux pour soi, en accord avec ses valeurs. Enfin dans l’idéal parce que dans les faits, le modèle biomédical tend à s’imposer, parfois brutalement. Il y a eu des cas par exemple aux États-Unis où des personnes qui refusaient une césarienne ont dû s’y soumettre par ordonnance de la Cour. Et il ne faut pas regarder très loin pour recenser des cas de contraception ou de stérilisation forcées.

À travers les cultures et les époques, ce sont beaucoup les femmes qui ont pris en charge la régulation de la fertilité et les soins de santé sexuelle et périnatale. Parce qu’elles étaient les premières concernées et que personne d’autre ne s’en souciait probablement. Maintenant c’est le contraire, les personnes qui sont en mesure d’être enceintes sont scrutées, encadrées, controlées, parfois au détriment de leurs droits et de leur autonomie.

(On suggère la lecture de Sorcières, sages-femmes et infirmières, Une histoire des femmes et de la médecine, Barbara Ehrenreich et Deirdre English paru aux éditions du Remue-Ménage et le dernier numéro de la revue À Bâbord! Maternité et médecine, Silence, on accouche!)

Pratiquez-vous l’altergynéco (gyneco DIY)? Si oui, jusqu’où va cette pratique? Plantes, auto-examens?

Quand j’étais dans la vingtaine, j’ai eu la chance d’être exposée au travail des Blood Sisters qui ont popularisé la coupe menstruelle à Montréal et fait paraître des zines sur la gynécologie par les plantes (C’est toujours chaud dans la culotte des filles). Comme jeune féministe, c’était des outils importants pour construire une réflexion sur mon corps, mon autonomie. Oui, j’utilise parfois des plantes pour me soigner, j’utilise aussi une coupe menstruelle, et comme j’ai la chance d’être suivie au Centre de Santé des femmes de Montréal, on me propose régulièrement de regarder mon col lors des Pap tests avec un miroir.

Êtes-vous satisfaites du traitement offert par les gynécologues ou des médecins que vous avez rencontrés dans votre vie?

J’ai eu mon premier examen gynécologique à 17 ans. L’insertion du speculum a été faite brutalement, et évidemment, j’étais tendue et ça a fait mal. Je l’ai dit. Je me suis fait répondre que je n’avais pas à me plaindre parce que de toute façon je n’étais plus vierge, donc ce n’était pas grave. J’ai par la suite passé 10 ans à faire des infections régulièrement, à être traitée avec des antibiotiques et des antifongiques… pour finalement me rendre compte que c’était parce que j’étais allergique au latex. Aucun.e des médecins rencontrés n’a évoqué cette possibilité en 10 ans!

Il suffit de parler un peu autour de soi pour se rendre compte qu’on en a toutes, des expériences de ce genre. Il y a peu, une dame que je ne connais pas à qui je parlais de mon projet m’a proposé de servir de modèle pour un moulage de vulve. Lors de son premier examen gynécologique, alors qu’elle était vierge, ne venait que pour un contrôle et n’avait jamais regardé son sexe, le gynécologue lui a suggéré de recourir à une chirurgie esthétique de réduction des lèvres internes. Elle est repartie persuadée d’être anormale, et ça a duré plusieurs années.

Puis là on ne rentre pas dans le dossier des violences obstétricales, parce qu’on n’en finirait plus. Il y a encore du travail à faire pour former le personnel de la santé à une approche humaniste et dénuée de préjugés et combler les lacunes en termes de connaissances (oui, ça arrive encore de se faire refuser un stérilet par un.e gynécologue alors qu’on est nullipare).

Des personnes en Catalogne ont fondé Gynepunk, un laboratoire d’altergynécologie. Pensez-vous que c’est une bonne idée de tester et de traiter soi-même certains problèmes de santé?

Les gynepunks sont mes idoles! J’ai hâte d’aller en Europe les rencontrer. Des hackeuses qui investissent le domaine de la gynécologie c’est génial.

Il faut savoir que lorsqu’elles ont mis sur pieds le projet, c’était principalement pour répondre aux besoins des personnes qui n’ont pas accès aux services de santé comme les travailleuses du sexe et les migrantes à statut précaire. Elles offrent une alternative solide à des personnes qui n’ont accès à rien. Donc oui, c’est une super idée.

J’aime aussi beaucoup le travail qu’ont fait certaines gynepunks pour décoloniser la gynécologie moderne, et rappeler ses origines racistes : J Marion Sim, considéré comme le père de la gynécologie, a mis au point ses techniques opératoires sur des esclaves noires qu’il a opérées des dizaines de fois sans anesthésie… C’est pourquoi on trouve parfois les appellations de glandes d’Anarcha, Lucy et Betsey au lieu des traditionnelles glandes de Skene et de Bartholin.

Que pensez-vous du Québec, en ce qui a trait à l’altergynéco, par rapport aux reste du Canada, aux USA, à la France, la Belgique et la Catalogne? Sommes-nous plus «prudes» sur ce type de partage de pratiques? La médecine traditionnelle est-elle plus puissante qu’ailleurs?

Je vais pas répondre c’est trop long mon affaire puis je n’aurais pas grand-chose d’intéressant a dire- Ou alors ce serait un roman.

Vous semblez travailler beaucoup à faire connaître le clitoris… quel serait pour vous le cours d’éducation sexuelle «idéal» à donner aux jeunes?

En fait pendant que je travaillais sur le prototype de clitoris, je me suis rendu compte qu’il y avait un manque flagrant d’outils pour les personnes qui travaillent en santé ou en éducation sexuelle. On fait encore des démonstrations de pose de condom sur des bananes, le clitoris n’apparait pas sur la plupart des schémas, personne n’a idée d’à quoi ressemblent des vulves qui n’ont pas été photoshopées, ou qui ont été excisées, ou des possibilités d’intersexuation. J’aurais bien trop à dire sur l’éducation sexuelle, alors on va s’en tenir au projet. Je pense qu’il est important de présenter aux jeunes des modèles d’organes génitaux réalistes et divers. Je pense que parler des anatomies et de leurs possibilités permet de parler de sexualité sans avoir besoin de faire référence au genre, au sexe, à l’orientation ou au type de pratique. Pas pour les effacer, mais pour sortir du modèle hétéro-cis normatif dans lequel l’éducation sexuelle est souvent cantonnée : on va parler de sexualité hétéro avec pénétration vaginale pendant 12 heures puis, il va y avoir un module de 2 h contre l’homophobie. Aussi bien intentionné que ce soit, cela contribue à renforcer la norme hétéro-cis et à marginaliser les autres identités et pratiques. En partant de l’anatomie, on peut mettre toutes les expériences sur un pied d’égalité : on peut par exemple parler de l’anus, de sa courbure, du fait qu’il n’est pas autolubrifiant comme le vagin, qu’il peut « aspirer » des objets s’ils n’ont pas une base évasée, qu’il a des terminaisons nerveuses qui font que c’est une zone érogène, qu’il permet de stimuler la prostate, qu’il peut subir des micro déchirures qui rendent la muqueuse vulnérable aux infections…toute l’info est rendue disponible, à chacun et chacune de voir ce qu’il ou elle en fait.

C’est pour ça qu’on a parti le projet SEX ED+, on veut fournir du matériel d’éducation sexuelle explicite aux professionnel.le.s de la santé. En ce moment, on est en train de développer un modèle de vulve avec clitoris amovible pour des équipes médicales qui travaillent avec des femmes excisées qui souhaitent une reconstruction. Même les équipes médicales n’ont pas à leur disposition les outils nécessaires à leur pratique, il y a vraiment un besoin à combler.

Bon puis le clitoris…franchement, il serait à peu près temps que tout le monde ait au moins une vague idée non? Ce que je trouve sensationnel avec cet outil, c’est qu’il permet de recentrer la discussion de l’éducation sexuelle autour du désir et du plaisir. Et ça pour moi c’est important, parce que ça permet de parler de pourquoi on s’engage volontairement dans une interaction intime/sexuelle. Cela permet de parler de culture du consentement, puis c’est pas mal le fun quand on y pense non?

SEX ED+ développe pour l’instant ses projet sur ses fonds personnels, alors les prêts, les échanges et les dons sont acceptés. Ses besoins actuellement : une thermoformeuse, l’acces à un scanner 3D de haute précision, une imprimante 3D, puis plein de silicone, d’urethane et de produits étranges et toxiques qu’on va trouver dans les magasins spécialisés en moulage. En fait, SEX ED+ pense même se marier avec la première personne venue pour pouvoir faire sa liste de mariage chez Sial à Laval. Si vous avez accès à ça ou que vous travaillez dans le domaine, contactez SEX ED+!