Connaissons-nous vraiment notre clitoris?

Cet article a été publié dans Chatelaine en décembre 2018. Journaliste Andréeanne Moreau. Illustration: ISTOCK.COM/PETECARISI

La recherche s’intéresse (enfin !) au clitoris. Ce petit organe, du moins en apparence, joue un rôle important dans l’orgasme de la femme. Et encore plus qu’on le croit. Par ici les plaisirs charnels !

Dans un café bondé, Magaly Pirotte dépose sur la table le matériel d’éducation sexuelle que produit son entreprise, SEX-ED+. Cheveux courts, anneau à la narine, voix qui porte, la chercheuse indépendante et militante féministe n’est pas du genre à s’embarrasser de tabous. Elle sort d’abord des clitoris en silicone, qu’elle dispose devant moi. Ces colorés petits « Y » font davantage penser à des os de poulet qu’à des organes sexuels. Les clients assis autour de nous n’y prêtent d’ailleurs aucune attention. Ce qui change rapidement lorsqu’elle tire de son sac un pénis en silicone… Conclusion : peu savent à quoi ressemble vraiment un clitoris. « On connaît bien les organes masculins, mais c’est fou à quel point la majorité des gens sont mal informés en matière d’anatomie féminine. Même les femmes », soutient Magaly Pirotte.

Le sexe redéfini

Une ado de 14 ans sur quatre, en France, n’est pas au courant qu’elle a un clitoris, selon une étude réalisée en 2009. Pourtant, plus de la moitié d’entre elles peuvent dessiner un sexe masculin sans difficulté.

Et ce n’est guère différent ici, selon la chercheuse. « Si vous saviez le nombre de femmes qui n’ont aucune idée de ce qu’elles ont entre les jambes et appellent toute cette zone le vagin, sans aucune distinction entre les diverses parties. Il y a encore tellement de gêne et de honte qu’elles n’ont même jamais osé se regarder avec un miroir pour voir de quoi ça avait l’air », se désole Magaly Pirotte.

Mieux connaître sa vulve et son clitoris – les voir, les toucher, les palper – donne un tout nouveau sens à sa sexualité, comme en témoigne Mel Goyer, 37 ans. « Pour moi, ç’a été une révélation. Je suis très visuelle, alors j’ai pu comprendre ce qui se passait en moi et être plus consciente de mes sensations. Ça m’aide à mieux jouir et à en parler de façon plus précise avec mon partenaire », raconte la fondatrice du Festivulve, un festival qui met à l’honneur le sexe féminin à l’aide d’ateliers, de spectacles et de conférences. La première édition de cet événement a eu lieu en juin 2018 à Montréal.

Connaître son corps peut même changer la dynamique du couple. Dans le restaurant où nous nous trouvons, Mel Goyer me raconte ouvertement le moment où elle a découvert que ses orgasmes « clitoridiens » n’étaient pas moins satisfaisants que ceux qu’obtenaient d’autres femmes par la pénétration. La surprise et la curiosité ont vite été suivies par la colère et la tristesse. « Je m’en voulais d’avoir accepté tout ce temps de ne pas jouir parce que je n’y arrivais pas seulement avec mon vagin, confie-t-elle. Maintenant, je ne tolère plus qu’un partenaire ne s’intéresse pas à mon plaisir, que ma jouissance à moi soit secondaire. »

La jeune femme anime le blogue Le Vagin Connaisseur. Son but: partager ses connaissances et encourager les femmes à se montrer plus exigeantes en ce qui concerne la jouissance. « Il faut mettre la barre plus haut. On ne peut pas toujours se contenter de relations juste correctes, en se disant que, au moins, on n’a pas eu mal… Nous avons le droit de jouir, nous aussi! » clame-t-elle haut et fort.

En l’écoutant, je ne peux m’empêcher de me questionner: combien d’entre nous tolèrent d’être aussi peu satisfaites? Combien n’arrivent à l’orgasme qu’en se masturbant?

Les chiffres sont éloquents: seulement 65 % des hétérosexuelles atteignent l’orgasme souvent ou toujours lors d’une relation sexuelle. C’est ce que révèle une étude menée en 2017 auprès de 52 000 Américains de sexe et d’orientation sexuelle différents. En comparaison, 95 % des hommes interrogés y parviennent. Un fossé si frappant que les chercheurs parlent d’un « écart orgasmique ».

Le plus étonnant, c’est que cet écart ne peut se justifier par des facteurs biologiques, puisque 85 % des femmes engagées dans une relation lesbienne réussissent à jouir. L’explication la plus probable? Les pratiques sexuelles. En interrogeant les participants à la recherche, les scientifiques en sont venus à la conclusion que celles qui atteignaient le plus souvent l’orgasme recevaient davantage de cunnilingus ou de caresses avec les doigts de la part de leur partenaire. Peu d’entre elles jouissaient seulement par la pénétration. Un bon argument pour revaloriser le clitoris et cesser de le reléguer aux préliminaires.

ANATOMIE 101

La portion externe du clitoris n’est que le gland. À l’intérieur, il se prolonge sur 10 à 12 centimètres et est entièrement constitué de tissus érectiles. Il se gorge de sang et gonfle lors de l’érection. Oui, oui, une érection. « Les éléments qui composent le clitoris et le pénis sont exactement les mêmes. Jusqu’au troisième mois de gestation, il n’y a aucune différence entre les organes génitaux masculins et féminins. Ce n’est qu’à partir de la 12e semaine qu’ils vont se transformer pour devenir soit un pénis, soit un clitoris », souligne Gilles Bronchti, directeur du Département d’anatomie de l’Université du Québec à Trois‑Rivières (UQTR). Les deux organes sont analogues, chaque partie trouvant son équivalent chez l’autre. Le gland du clitoris correspond à celui du pénis, bien qu’il comporte beaucoup plus de terminaisons nerveuses. Pour ce qui est de sa portion interne, le tronc et les racines du clitoris sont un corps caverneux, comme le dos du pénis. Les bulbes, qui entourent l’entrée du vagin, constituent un corps spongieux et correspondent au dessous de l’organe masculin.

Connais-toi toi-même

« On dit qu’il faut se connaître et s’explorer pour avoir une sexualité épanouie, mais pour y arriver, il faut posséder des notions biologiques de base », souligne la sexologue Geneviève Labelle. Elle ne compte plus les fois où elle a dû présenter un petit cours d’anatomie express dans son bureau du boulevard Saint-Joseph, à Montréal, expliquant à ses clientes la forme réelle de leur clitoris.

Elle a ensuite pu constater tout l’impact que ces connaissances pourtant bien techniques pouvaient avoir. « Pour certaines, c’est comme si elles leur accordaient la permission d’avoir du plaisir. Avoir un organe entier qui ne sert qu’à ça, c’est un signe qu’elles sont faites pour en avoir, pas seulement pour en donner », précise-t-elle.

Ces principes lui permettent de mieux enseigner aux femmes, mais également aux hommes, les mécanismes de la sexualité féminine. « Ils veulent savoir, eux aussi, poursuit-elle. Et il est important de le leur montrer. Sinon, on laisse encore la responsabilité aux femmes de se comprendre elles-mêmes, puis d’expliquer à leur partenaire comment elles fonctionnent. » Le fait de mieux saisir le corps féminin ne permet toutefois pas d’établir un mode d’emploi unique ou une technique universelle. « Nous devons apprendre à connaître nos préférences et celles de notre partenaire. Cette exploration, qui peut très bien se faire à deux, nous amènera à comprendre comment nous fonctionnons et réagissons. »

Elle insiste toutefois: aucune honte à ne pas être au fait de la véritable morphologie du clitoris. Elle-même n’en a entendu parler que tout récemment – il n’a pas été question du clitoris interne dans le cours d’anatomie de maîtrise en sexologie qu’elle a suivi, il y a tout juste cinq ans.

(Re)découverte

L’intérêt de la science pour l’organe du plaisir féminin est plutôt récent. Même si celui-ci avait déjà été décrit à la Renaissance, il a lentement disparu des ouvrages médicaux au cours des 19e et 20e siècles. On l’a en quelque sorte redécouvert en 1998, quand Helen O’Connell, une urologue de l’Université de Melbourne, a décidé d’en faire le sujet de son doctorat. « Le clitoris était en général absent des diagrammes du pelvis de la femme dans les manuels destinés aux étudiants en chirurgie. Alors qu’on leur enseignait à faire très attention pour ne pas endommager les nerfs lors d’une opération de la prostate, afin de ne pas nuire aux fonctions sexuelles du patient, on passait sous silence le système nerveux pelvien féminin », raconte la spécialiste depuis Melbourne, en Australie.

C’est à elle qu’on attribue le plus souvent la remise à jour des connaissances en la matière. En réalité, elle n’a pas à proprement parler découvert le clitoris interne. Le tronc, les racines et les bulbes étaient déjà connus, mais n’étaient pas considérés comme faisant partie d’un tout, selon le directeur du Département d’anatomie de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), Gilles Bronchti. « Ce n’est pas une révolution, car tout ça avait été décrit avant. Mais il est vrai qu’on en faisait bien peu de cas et qu’il n’existait aucune explication adéquate », nuance-t-il.

Les recherches de Helen O’Connell et de ses collègues sont loin d’être anodines, car elles ont permis de diminuer les effets négatifs de certaines chirurgies – les opérations visant à traiter l’incontinence urinaire ou à retirer une tumeur à la vessie, par exemple. Les urologues et les gynécologues arrivent maintenant à préserver les bulbes et les nerfs essentiels aux fonctions sexuelles féminines.

« Mon travail n’a pas transformé le monde, indique Helen O’Connell. Mais, avec celui d’autres chercheurs, je pense qu’il a apporté une certaine reconnaissance de l’anatomie féminine. Surtout, j’ai peut-être contribué à ce qu’on accorde autant d’importance au plaisir des femmes qu’à celui des hommes. »

Éducation sexuelle 2.0

Les connaissances sur le clitoris sortent des cercles fermés de la médecine spécialisée. Elles se démocratisent et se répandent dans la culture populaire grâce aux féministes, qui y ont vu une façon de s’émanciper. Le clitoris s’affiche!

La chercheuse indépendante et sociologue française Odile Fillod en a effectué une première modélisation à l’aide d’une imprimante 3D, le court métrage de la Québécoise Lori Malépart-Traversy Le clitoris a presque fait le tour du monde sur les réseaux sociaux et le livre Le clitoris – La vérité mise à nu, d’Alexandra Hubin et Caroline Michel, a été publié en France et au Québec. Tout ça en 2016! « On le voit de plus en plus. J’ai des amies qui ont un petit clito suspendu à leur rétroviseur », lance Magaly Pirotte, qui s’inspire des travaux d’Odile Fillod pour produire ses modèles de clitoris. Pourtant, selon elle, l’information se répand à pas de tortue chez les professionnels de la santé.

Une ignorance attribuable davantage à la réticence des étudiants qu’à la méconnaissance des professeurs, croit Gilles Bronchti, qui enseigne l’anatomie à ceux qui se destinent à la médecine. « Encore aujourd’hui, plusieurs d’entre eux détournent le regard ou rient nerveusement dès qu’on aborde le sujet des organes génitaux », relate-t-il.

Encore la gêne. Serait-ce dû au manque d’information au secondaire? Le nouveau programme d’éducation à la sexualité, instauré cette année, passe sous silence les attributs du clitoris.

« On aborde l’éducation à la sexualité sous l’angle de la reproduction et de la santé publique », remarque la sexologue Geneviève Labelle. Ainsi, on nomme les trompes de Fallope, l’utérus, mais pas le clitoris puisqu’il ne sert qu’au plaisir. « On parle de danger et de risques, on dit aux jeunes de faire attention. Mais le meilleur point de repère, c’est le plaisir! Si ce n’est pas agréable, c’est signe qu’il y a quelque chose qui cloche. »

Clitoridienne interne ou externe ?

« Êtes-vous clitoridienne ou vaginale ? » La question ne tient plus. Mesdames, nous sommes toutes clitoridiennes. Point. Selon ce qu’ont découvert les chercheurs, l’orgasme autrefois qualifié de vaginal est en réalité déclenché par la stimulation de la partie interne du clitoris. Plus de catégorisation des orgasmes ni de hiérarchie entre eux. « Maintenant, on comprend que certaines femmes accèdent au plaisir plus facilement avec leur clitoris externe et d’autres avec leur clitoris interne. L’un n’est pas meilleur ou plus fort que l’autre », insiste la sexologue Geneviève Labelle. Un autre mythe de la sexualité féminine – le point G – vient lui aussi d’être déboulonné. Grand mystère, jamais démontré scientifiquement par dissection ni situé de façon précise, cette supposée clé de l’orgasme serait en fait une zone de contact entre les parois vaginales et la fourche du clitoris, là où le tronc se sépare en deux racines. C’est ce qu’ont pu constater la gynécologue française Odile Buisson et son collègue Pierre Foldès en observant, grâce à l’imagerie par résonance magnétique, un couple en plein coït. Ils ont vu que le clitoris était mobile et se déplaçait avec les contractions du périnée (l’ensemble de muscles qui se trouvent entre le pubis et le coccyx) pour venir s’adosser à la paroi antérieure du vagin. Bien que leurs observations puissent être contestées à cause de l’imprécision de l’imagerie par résonance magnétique et de la petite taille de leur échantillon, elles apportent un éclairage nouveau dans la compréhension de la sexualité féminine. « Ces connaissances sur l’anatomie du clitoris sont un peu le morceau de casse-tête qu’il nous manquait », illustre Geneviève Labelle. La spécialiste met toutefois en garde contre la tentation d’y voir un Saint-Graal qui ouvre les portes du septième ciel. « L’orgasme, ce n’est pas un phénomène purement mécanique ou la réponse d’un seul organe. Il s’agit plutôt d’une accumulation de sensations physiques agréables et d’excitation générée par l’imaginaire. Le cerveau est très important là-dedans. »