Réseaux sociaux: pourquoi censure-t-on la sexualité?

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1er février 2021. Un petit groupe se rend à Los Angeles, pour transformer le mythique lettrage blanc qui surplombe la vallée. Ce dernier est passé de Hollywood à Holly…Boob. L’initiatrice de l’idée, Julia Rose, fondatrice du magazine américain pour adultes Shagmag, a souhaité faire réagir la direction d’Instagram. Le média social a suspendu son compte personnel, pourtant vérifié (5 millions d’abonné.es) et celui de son magazine (1 million d’abonné.es), pour nudité. Selon Rose, son contenu est similaire à celui de Playboy qui ne subit aucune censure. Instagram ne lui répond pas. Un seul conseil lui a été offert par un employé de Facebook: ouvrir un autre compte sous un nom masculin pour «réduire ses chances d’être bannie à nouveau.»

Récemment, l’organisme montréalais Positive Sex Ed a aussi été victime de censure sur les réseaux sociaux. Son compte Instagram professionnel, actif depuis 3 ans, a été supprimé. On y met de l’avant des modèles péniens, vaginaux et des clitoris. Ceux-ci sont destinés aux sexologues et intervenant.es qui font de l’éducation à la sexualité dans les classes et via les organismes en santé sexuelle. Déjà que son organisme est interdit de publicités sur Facebook, voilà que trois années d’efforts s’envolent en quelques secondes. Le système en place pour contester la décision ne donne pas de résultat. Si personne ne répond à la fondatrice du Shagmag avec ses 5 millions d’abonné.es, inutile de dire qu’un petit organisme québécois ne s’attend pas à grand-chose. Elle n’a donc aucun recours. Sinon repartir de zéro.

La semaine dernière, on m’a retiré le droit de publier sur mon compte Facebook personnel et sur ma page de contenus sexologiques pour 24h. La raison? J’ai partagé un photoreportage sur le parcours d’une personne trans qui se fait opérer pour une masculinisation du torse. On voit un corps nu. Rien de suggestif ou de choquant; c’est un simple corps humain. Mes publicités sont refusées pour mettre de l’avant mon propre livre. Selon Facebook, il présente des éléments «vulgaires, explicites ou implicites, ou un langage insultant».

De plus en plus de gens se plaignent de la pudeur grandissante des médias sociaux. Les règles se resserrent concernant les contenus que l’on peut partager. Cela permet un ménage probablement bénéfique dans une marée d’éléments inappropriés. Mais il reste que la réglementation semble s’appliquer de façon assez aléatoire et… discriminatoire. Alors, pourquoi et comment les médias sociaux censurent-ils les contenus en sexualité? Disons que… c’est un peu le Far West. Décortiquons.

Un petit historique de la censure sur les réseaux sociaux

Il faut rappeler que la censure sur ces réseaux sociaux ne constitue rien de nouveau. Depuis 2015, par exemple, #FreeTheNiples (Libérez les mamelons) fait beaucoup de vagues en étant supporté par plusieurs célébrités comme Rihanna et Miley Cyrus. Le mouvement veut faire prendre conscience du double standard qui existe entre les mamelons masculins et féminins. Les mamelons féminins sont considérés inappropriés et interdits sur Facebook et Instagram. C’est d’ailleurs spécifiquement écrit dans leurs règlements. Instagram a révisé le tir au sujet des photos d’allaitement. Mais, ça aura pris un tollé de la part de vedettes comme Alyssa Milano et de nombreux.ses utilisateurs.trices de la plateforme.

En 2018, Tumblr a connu un changement de cap majeur en bannissant tout contenu pornographique. Originalement, la plateforme est reconnue comme un safe space pour plusieurs communautés minorisées: LGBTQ+, BDSM, travailleurs et travailleuses du sexe, etc. Elle a d’ailleurs connu une drastique chute de fréquentation par la suite. Initialement cotée 1.1 milliard de dollars en bourse, elle se vend pour moins de 3 millions de dollars, à peine un an plus tard.

Pendant plusieurs années, Twitter a été permissif avec le contenu pour adultes. De nombreuses vedettes de la porno s’y trouvent. Cependant, les règles semblent vouloir également se resserrer de ce côté. De plus, même si les responsables du site nient l’utiliser, de nombreux.ses abonné.es pensent que Twitter utilise le shadow banning. En résumé, c’est le fait de restreindre la visibilité des contenus d’un.e utilisateur.trice sans qu’il.elle le sache. C’est une façon de «punir» sans avoir à bannir, en quelque sorte.

Le géant YouTube n’est pas en reste; il est fréquemment accusé de démonétiser* des vidéos dans lesquelles on parle de sexualité. De plus, il aurait un biais important contre les créations qui abordent le corps et la sexualité des femmes. Plusieurs YouTubeuses françaises en 2018 ont d’ailleurs lancé le mot-clic #MonCorpsSurYouTube pour attirer l’attention sur la problématique. Les sujets liés aux communautés LGBTQ+ ne sont pas en reste. Le YouTubeur Nerd City a fait une expérimentation assez fastidieuse. Il a testé 15 000 mots-clés pour savoir lesquels risquent d’être démonétisés par YouTube. Par exemple, heterosexual et straight passent, mais homosexual et gay non.

*La démonétisation implique d’enlever l’accès aux créateurs et créatrices de la vidéo aux publicités intégrées qui rapportent des revenus. En résumé, la vidéo perd tous ses revenus potentiels. 

Des décisions aléatoires ou… biaisées?  

On trouvera probablement normal de réglementer la pornographie et les contenus inappropriés pour la sécurité et le bien-être des usagers et usagères. Particulièrement pour les plus jeunes – et c’est d’ailleurs parmi les raisons que mettent de l’avant ces plateformes. Cela dit, les décisions prises quant aux contenus semblent souvent questionnables, aléatoires et discriminatoires. Vice UK rapporte que, depuis la mise à jour des règles de Facebook/Instagram sur la sollicitation sexuelle, plusieurs comptes d’éducation à la sexualité ont été restreints. Instagram a récemment masqué le mot-clic #lesbians, l’espace de quelques heures. Le réseau social s’est rapidement excusé en admettant son erreur, mais sans offrir d’explications.

The Guardian rapporte qu’en octobre 2020, Instagram a censuré une photo de la comédienne et humoriste australienne Céleste Barber. Cette dernière a fait sa marque de commerce en parodiant des photos de célébrités et de mannequins. Elle y dénonce le ridicule des poses sexy et les standards de beauté irréalistes. Le principe est simple: elle met deux images côte à côte; celle de la mannequin ou la vedette et la sienne, en reprenant la pose. Mais avec son corps de maman sans Photoshop, mou de ventre et cellulite incluse.

Cette fois, elle a parodié la modèle Candice Swanepoel. On la voit de côté, corps nu, la main qui tient son sein. Instagram a laissé la photo originale de la mannequin, mais a effacé celle de Barber. Double standard much. Le même article rapporte que Nyome Nicholas-Williams, une mannequin taille +,  a aussi subi la censure d’Instagram. Une de ses photos a été bannie, alors qu’on la voit simplement assise sur un banc, ses mains cachant ses seins. (Donc, aucun mamelon visible.) Le mot-clic #IWantToSeeNyome a aidé à faire entendre la cause. Cela a même obligé le CEO d’Instagram à faire des excuses publiques. Il semble aussi que les deux femmes travaillent maintenant de concert avec Instagram pour les aider à assouplir leurs règles.

Par contre, si on n’est pas une vedette du web comme Celeste Barber et ses 7.7 millions d’abonné.es, c’est dur de se faire entendre par ces géants. Par exemple, l’organisme montréalais Les 3 Sex, chapeauté par des sexologues et qui informe la population sur différents enjeux sexologiques, a vu sa page Facebook être bannie pendant plus d’un mois. Encore une fois, aucune réponse de la part du géant du web. Le projet photo 1001 fesses, créé par deux artistes québécoises, a souvent eu des problèmes avec la censure, même s’il s’agit d’art et non de pornographie. Marie-Pier Deschênes, qui offre du coaching et des formations en santé sexuelle avec son projet Comme des lapins, vit les mêmes problématiques également. Ceci l’a d’ailleurs poussée à carrément quitter Facebook.

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Un manque de transparence et un (trop) grand pouvoir 

Si l’on revient à la question de départ, différentes raisons peuvent expliquer pourquoi ces plateformes adoptent une réglementation plus serrée qui laisse souvent à désirer. La censure sur les réseaux sociaux peut donc s’expliquer ainsi:

  • Ce sont toutes majoritairement des compagnies américaines. On sait qu’aux États-Unis, l’éducation à la sexualité n’est pas leur force. Selon Esquire, seulement 24 États sur 50 ont pour mandat de faire de l’éducation à la sexualité. Là-dessus, seulement 13 exigent que les renseignements offerts soient médicalement exacts.
  • Ces entreprises font ce qu’elles veulent: elles sont privées et ne sont pas assujetties aux lois canadiennes;
  • Chaque plateforme possède ses propres règlements, dont la compréhension et l’interprétation sont subjectives. D’ailleurs, dans un essai intitulé « Sexual Content and Social Media Moderation », publié dans le Washburn Law Journal en 2020, Jonathan Peters, professeur en droits des médias à l’Université de Georgie, écrit: « […] ces plateformes développent leur propre jurisprudence sur la liberté d’expression en créant et en appliquant leurs propres règles concernant le contenu autorisé sur leurs plateformes. [Elles] ont décidé quel contenu pouvait être publié, dans quelles conditions le supprimer, comment l’afficher et le hiérarchiser à l’aide d’algorithmes, et quand suspendre ou désactiver les comptes d’utilisateurs, principalement en l’absence de procédure régulière et de transparence significatives. Ce sont des pouvoirs extraordinaires et ils reflètent la réalité que «Google et Facebook ont maintenant beaucoup plus de pouvoir sur la vie privée et la liberté d’expression de la plupart des citoyens que n’importe quel roi, président ou juge de la Cour suprême**.» (Traduction libre)
  • Ce qui nous mène aussi au facteur humain. Vers la fin 2018, Facebook, ajoute près de 30 000 employé.es à sa compagnie, dont environ 15 000 dédié.es à la modération de contenus. Du côté de YouTube, on a ajouté 10 000 personnes. Cela dit, il reste que ce sont des êtres humains derrière une machine. Et chaque personne a son propre jugement de valeur et n’est pas infaillible;
  • Ce sont des compagnies de sous-traitance qui embauchent et forment les modérateurs.trices. Grâce à des enquêtes réalisées dans The Wired (2014) et The Verge (février 2019 et juin 2019), on a appris que les conditions de travail sont déplorables. Ces mêmes personnes doivent passer des journées entières à voir des milliers de contenus téléversés et partagés à tout moment, tout en suivant un rythme de production effréné. Et ce, sans soutien psychologique pour gérer les chocs post-traumatiques (par exemple, pour des contenus graphiques comme le massacre de Christchurch qui a été diffusé en live). Et, qui plus est, dans des climats de stress et d’anxiété extrêmes.
  • Ajoutons aussi que le monde de la techno est encore beaucoup masculin, blanc et hétérosexuel, ce qui crée d’emblée des biais importants.

Aller voir ailleurs si on y est

Quitter des réseaux sociaux utilisés par une majorité de gens et qui offrent une visibilité accrue, ce n’est pas nécessairement facile. Moi-même je me questionne énormément à ce sujet et sur la façon dont je peux faire de l’éducation à la sexualité sans compromettre ma volonté de dire et montrer les vraies choses. J’avoue que la censure sur les réseaux sociaux, en tant que communicatrice en sexologie, j’en ai un peu ma claque. Et je constate que de plus en plus de gens souhaitent explorer d’autres terrains virtuels pour réussir à s’exprimer plus librement. Pas pour rien que la popularité de sites comme OnlyFans monte en flèche. D’ailleurs, les utilisateurs.trices de ce réseau peuvent être banni.es d’Instagram, si leur biographie ou leur contenu en fait mention.

Des alternatives émergent aussi, dont Lips. L’application, censurée par Apple et Google, se visite en mode site web seulement et propose «une alternative à Instagram pour les femmes, les communautés LGBTQ+ et leurs fans». Ultimement, une solution serait peut-être de boycotter les Facebook de ce monde, mais avec près de 3 milliards d’utilisateurs.trices, disons que ça semble légèrement utopique.

En septembre 2020, Gizmodo a demandé à plusieurs spécialistes de répondre à la question suivante: «Qu’adviendrait-il si Mark Zuckerberg faisait disparaître Facebook?» Prix Nobel de la paix pour Zuckerberg, solitude importante créée chez de nombreuses personnes, l’arrivée d’un nouveau média social équivalent; ce sont les constats. Il est évident que ça fait réfléchir de plus en plus de monde; en fait, c’est même carrément souhaité par un nombre grandissant de gens. Mais c’est loin d’être simple. Et, pour le moment, la solution est probablement de continuer à pousser pour que les choses changent et que la sexualité ait une place pour être discutée et réfléchie. Parce que c’est rarement en se taisant que les choses bougent et évoluent…

**These platforms are developing their own free expression jurisprudence by creating and enforcing their own rules regarding what content is permitted on their platforms. The platforms decided what content may be posted, in what conditions to remove it, how to display and prioritize using algorithms, and when to suspend or deactivate user accounts mostly in the absence of meaningful due process and transparency. Those are extraordinary powers and they reflect the reality that “Google and Facebook now have far more power over the privacy and free speech of most citizens than any King, President or Supreme Court Justice.  – Peters, J. (2020). Sexual Content and Social Media Moderation. Washburn LJ, 59, 469.